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 Delibes, la fleur aux yeux d'émail

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Sibelius
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Masculin Divinité Athée
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MessageSujet: Delibes, la fleur aux yeux d'émail   24.07.13 0:33


MÉMOIRES D'UNE FLEUR PLACIDE

CHAPITRE I : La Fuite

Regard vif, main en alerte, prête à soutirer une flèche du carquois, je restais tapie dans cette ruelle sombre de Madrestam. Que la peste soit de ces faquins, dans leur tentative d'assouvissement bestial ils avaient déchiré un pan de la belle robe violacée dont Copélyus m'avait fait don. Parée d'un vieil arc dont la partie boisée menaçait de rompre à tout instant sous la pression de sa fine corde tendue, je me tenais là, accroupie, cherchant un moyen de fuir de cette ville puante et suintante dont l'atmosphère moite m'avait toujours dégoûtée. Ces marins sans vergogne qui rentraient au port n'apportaient avec eux que les affres d'une pêche infructueuse, et passaient leur colère sur quelconque créature frêle à leur vile portée. Échapper à ces bélîtres relevait de tout un art ; dont je n'étais encore point accoutumée...


Je me souvins alors de ces femmes bien habillées qui passaient chaque jour dans la ruelle sous l'étable de Copélyus. Souvent attroupées au nombre de trois, elles battaient l'air de leurs éventails de papier comme un papillon le ferait pour s'approcher délicatement d'une fleur gorgée de nectar, leurs ricanements sibyllins montaient dans les airs jusqu'à la fenêtre de ma chambre, sans que je ne puisse jamais en trouver l'origine, la boutade ou le trait d'esprit dont elles étaient issues. Je me demandais souvent pourquoi ces somptueuses créatures déambulaient ici et laissaient la boue des sombres grouillots éclabousser leurs longues robes de soie. Ce n'était qu'un mystère de plus sur ce monde que je méconnaissais tant... Toujours utile qu'à la fin de la journée, elles étaient nombreuses à se diriger vers la jetée, en montant au pigeonnier de la bâtisse de Copélyus j'aperçus même la maison mère, la ruche de ce qui semblait être la colonie de ces gracieuses abeilles.


Peut-être qu'en m'y rendant j'y trouverai de l'aide me dis-je. Mais je ne savais plus où je me trouvais ; Copélyus ne m'a jamais laissé sortir, et je ne connaissais que le monde que je pouvais voir au travers des fenêtres de l'étable. Ces marins mal embouchés m'avaient poursuivie au moins cinq bonnes minutes avant que je n'entende plus leurs souffles gutturaux faire tinter mes petites oreilles de porcelaine ; j'étais désespérée, perdue dans ce dédale de pavés, de ruelles, de quais, de maisons dont je n'avais pas la connaissance. Si seulement... si seulement Copélyus était encore là, il saurait me guider, comme il l'a toujours fait... pensais-je.


Prenant mon courage — bien que je ne savais pas vraiment ce que cela signifiait à l'époque — à deux mains, je serrai mon arc contre ma poitrine frêle, je me levai en laissant involontairement échapper un petit grincement de ma rotule, et je sortis de cette ruelle infâme. Les passants les plus sobres regardaient avec inquiétude puis désintéressement la partie manquante de ma robe, comme s'ils m'eurent considéré comme une dépravée ; les moins sobres eux... ne me prêtèrent guère d'attention, à mon grand intérêt. J'essayais de me fondre dans la masse, mais ma jambe droite avait souffert de ma précédente course effrénée, et était légèrement désaxée, provoquant un imperturbable grincement à chacun de mes pas, et attirant un peu plus l'attention sur ma personne. Je tentais tant bien que mal de cacher mon malaise par quelques faux sourires, de faux ricanements, mais ce que je redoutais se produisit : une main se posa subitement sur mon épaule gauche et une voix parvint à mes oreilles :

Ça n'a pas l'air d'aller Mademoiselle.

Plus tendue que la corde de mon arc, je crispai fortement mes dents, et me retourna lentement en direction de ladite voix qui me semblait masculine. Un jeune homme arborant un chapeau couvert de plumes, et au moins aussi bien habillé que Copélyus un jour de fête me dégaina un sourire des plus authentiques et chaleureux. Mon regard d'émail n'eut sans doute aucune peine à traduire mon soulagement, et mon émerveillement face à cet individu qui semblait en tout point être un ange venu des cieux me délivrer de cet enfer.

Pardonnez, je ne me suis pas présenté, il retira son couvre-chef et opéra une courbette comme il avait du le faire probablement des centaines d'autres fois à en juger par la précision de ses gestes. Je me nomme Frantz Liszt, humble compositeur pour vous servir Mademoiselle...

Clignant des yeux, je buvais encore ses paroles jusqu'à ce que je m'aperçoive qu'il attendait une réponse, mon nom. Je ne pouvais risquer de lui dire mon vrai nom, celui que Copélyus m'avait donné, Copélya ; non, pas après ce qu'il s'était passé... Il fallait que je lui fournisse une réponse, il commencerait à trouver ce silence inquiétant sinon. Observant rapidement les alentours, je vis une échoppe de couture derrière le jeune homme, c'était de là que provenait ma robe « Delibes et Compagnie, oubliez tout vous soucis, on s'occupe de faire vos habits ! ». Pas le temps de réfléchir à autre chose, je l'entraînai sur le côté de la rue afin que nous ne gênions pas les autres passants, et surtout qu'il ne soit pas en mesure de voir l'écriteau du tailleur.

Je... je me prénomme Delibes.
Enchanté mademoiselle Delibes.

J'acquiesçai d'un regard qui exprimait ma réciprocité, il poursuivit :

Ne pensez-vous pas qu'il soit fort imprudent de vous promener dans les ruelles de Madrestam avec de si magnifiques atours altérés ? J'ai cru voir un tailleur plus haut, peut-être que...


Je l'interrompis : non... hum eh bien non, en fait je suis pressée, il faut que je me rende sur... la jetée vous savez ? et... je suis en retard !

M'apprêtant à partir, ce Frantz attrapa ma main froide d'une poigne chaleureuse et rassurante : il en serait fait de ma réputation si je ne consentais à vous y accompagner ma chère, vous permettez ?


Je n'avais pas trop le choix, refuser n'aurait fait qu'attirer plus l'attention sur moi et... il avait cet éclat de bienveillance dans les yeux, comme Copélyus... De plus j'étais perdue, et Frantz constituait la seule échelle capable de m'extirper de ces abîmes sombres et grouillants d'immondices sans nom. Alors, barreau par barreau je montais, et peu à peu nous arrivâmes à la ruche, celle que j'observais depuis le grenier. Ces dames étaient là, et cette fois-ci je pus humer leurs parfums exotiques et admirer de plus près le maquillage qui recouvrait leur visage ciselé et mièvre. Elles recommençaient leurs sempiternels ricanements, mais cette fois-ci je crus qu'ils étaient moqueurs de mon apparence, certes, décousue.

C'est vraiment ici que vous voulez vous rendre ? Ainsi vous êtes une... Il ne poursuivit pas, probablement par politesse. Je ne savais pas vraiment à quoi il faisait référence, alors je me contentai d'un hochement de tête. Il me renvoya un regard étonné, presque déçu ; il avait l'air décontenancé. Gêné et visiblement troublé il recula à tâtons et décida de repartir de la même façon qu'il m'était apparu : inopinément et subrepticement.

Stoïque et impuissante je le vis disparaître. J'avais sûrement fait un bien mauvais choix que de le laisser filer ainsi, on ne trouve pas un gentilhomme comme ça à Madrestam... Et un gentilhomme, c'était tout ce dont j'avais besoin, mais ça, je ne le savais pas encore.




Dernière édition par Sibelius Rwann le 14.10.13 20:45, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Delibes, la fleur aux yeux d'émail   24.07.13 0:35


CHAPITRE II : La Ruche

La porte de la Ruche était relativement minuscule, et je n'eus pas de mal à m'imaginer qu'il fallait courber l'échine pour y entrer. La façade extérieure traduisait une certaine sobriété dans le genre des maisonnées traditionnelles de Madrestam. L'ossature de bois apparente me rappelait néanmoins ces chaumières que j'avais vues dans les livres de la grande bibliothèque de Copélyus. Accoudée à un lampadaire j'attendais. J'attendais qu'un autre Frantz vienne me prendre par l'épaule, qu'il me guide dans ces lieux encore méconnus, et si effrayants. Mais personne, les passants n'accordaient pas la moindre importance à ma présence.


Sachant que j'étais venu ici trouver refuge, je me trouvais bien idiote de ne pas avoir sollicité l'aide de Frantz, il était si gentil... il aurait sans nul doute compris ma situation. Les idées mêlées à des regrets s'entrechoquaient dans mon esprit encore bien juvénile, je me tenais la tête avec mes petites mains cristallines. Alors, d'une conviction venue d'ailleurs, je décidais d'entrer dans cette « Ruche » ; mais parler avec des inconnus me terrorisait, Copélyus n'avait pas eu le temps de m'apprendre l'art du dialogue, et des bienséances.


En ouvrant la porte, une douce musique fit frémir mes fines oreilles, je n'avais jamais entendu un son aussi pur auparavant. Étonnamment, l'intérieur ne ressemblait en rien à l'extérieur, les murs étaient tous recouverts d'un tissu carmin, sur lesquels couraient des oriflammes aux couleurs accordées. Par terre, un immense tapis rouge parsemé de motifs en dorures parcourait la pièce de long en large ; sur ce dernier étaient sises d'imposantes armoires aux formes ridiculement arrondies. Tout paraissait si net et si propre, je n'eusse jamais pu imaginer qu'un tel lieu pouvait exister si près de chez Copélyus. Les regards commençaient à se pointer vers moi, en remarquant des étagères où étaient entreposées une dizaine de paires de souliers près de moi, j'en déduisis qu'il fallait se déchausser avant de pénétrer la demeure ; j'enlevai donc mes ballerines roses, quelque peu salies par la boue, mais encore roses. À pas feutrés, j'avançai prudemment vers ce qui semblait être un comptoir. J'adorai la sensation de la douce moquette sur mes pieds, je n'avais jamais ressenti cela auparavant, les sols de l'étable étaient tous de grinçants planchers, un peu comme moi... Je laissai sûrement échapper un sourire de contentement, car une femme, un peu plus âgée que les autres, s'approcha de moi, une expression des plus amicales au visage.

Eh ben alors mon pioussin, tu cherches quelque chose ou t'es juste venue pour ramollir tes petons sur la moquette ? Moi c'est Carmina. Le ton de sa voix était si protecteur et assuré qu'on l'on eut pas de mal à imaginer avec ces simples mots que la femme était bien plus qu'honnête.
Mes... mes petons ? heu... je... désolée... Je ne savais pour alors pas ce que « petons » signifiait, et était plus qu'intimidée malgré l'aura bénéfique qui se dégageait de cette Carmina. En effet, d'autres demoiselles, plus jeunes, et toutes légèrement vêtues, me regardaient avec des yeux dont je ne sus décrypter les intentions.
T'en fais pas ma petite, j'te taquine le bourrichon ! Bon, et comment que... La femme s'arrêta net en remarquant ma robe déchirée. Elle prit de suite un air plus sérieux et alerte, comme si elle avait déjà vécu cette situation en d'autres temps et qu'elle savait exactement la procédure à faire. Qui t'a fait ça ? Se reprit-elle en ciblant le pan manquant de ma robe.
Trois marins, oui ils étaient trois... je fuyais de chez Copélyus et... ils me sont tombés dessus, parlant de me culbuter, je ne sais pas ce que cela signifie, mais Copélyus m'a toujours dit de ne pas parler aux inconnus, et... Je commençais à sangloter, ce qui provoqua un ralenti decrescendo du flux de mes paroles.
Ah ces marins j'vous jure... j'en ferais de la pâtée pour chacha si c'était pas notre gagne-pain... grommela-t-elle en tapant du poing contre le comptoir. Tu sais nous autres on est solidaires, quand une d'entre nous se fait un peu trop malmenée par le client, on rapplique direct' lui rappeler les règles dé-on-to-lo-gi-ques d'la profession... Bon aller viens par là petite, on va s'occuper de toi.

Elle prit une couverture qui traînait sur un sofa et m'en enveloppa. Me prenant par les épaules elle me m'escorta lentement vers l'arrière-boutique. Arrivée près du comptoir elle somma à une autre de la remplacer à son poste. Elle m'emmena dans une petite pièce, elle n'était pas aussi décorée que le hall par où j'étais entrée, mais elle semblait servir de pièce fourre tout, un placard débordait de costumes et autres ustensiles douteux, des balais étaient adossés dans un coin de la pièce, et au centre trônait une chaise longue, on devinait qu'elle avait beaucoup servi par les usures des rembourrures décolorées. En m'y installant, Carmina me posa une question :

J't'ai jamais vue par ici, t'es nouvelle dans l'métier ?
Dans le métier ? Heu... Je ne voyais pas à quoi elle faisait allusion, mais je tentai néanmoins une réponse : non non, ça fait quelque temps que je suis à Madrestam, mais je suis toujours restée dans la même maison...
Pauv' petite, t'as dû tomber sur c'vaurien de maquereau de Ponichelli. Une vraie ordure c'type là, il oblige les filles à rester toute la journée dans la même pièce en recevant continuellement les clients. Forcément il propose des tarifs moins élevés, mais... la qualité n'est plus la même... Sans vouloir rmettre en cause tes talents ma jolie ! Après un temps de pause, elle me chuchota : tu sais on te fera rien nous, tu peux tout me dire. C'est quoi ton nom ?

Hésitante, je fuyais son regard. Je ne savais guère si je pouvais lui faire confiance, après tout mon histoire était plutôt... Elle avait déjà dû entendre mon vrai nom dans les journaux locaux. Mais Carmina paraissait si douce et compréhensive ; on l'est toujours avant de ne plus l'être...

Je... je, enfin... mon nom est...

Voyant que j'étais plutôt réticente, elle ne chercha pas à creuser, et au contraire me coupa dans mon frêle élan : t'veux que je te fasse un petit chocolat chaud mon ange ? Comme libérée d'un profond poids, je hochai la tête d'une vigueur telle que les articulations de mon cou se mirent à émettre un grincement aigu ; mais, comme par instinct, au même instant, je lâchai un rire de circonstance teinté de jaune. Cela eut son effet, car Carmina me le renvoya sans étonnement ou interrogation.


Ainsi je restai passer la nuit à la Ruche sans que l'on me demande davantage de détails. Carmina déclara que trois jours seraient suffisants pour me remettre de mes émotions, et de la tentative infructueuse des trois marins, choc psychologique qu'elle disait. Il me semblait alors revivre mon existence d'avant, quand j'étais chez Copélyus ; mais cette fois-ci les dames s'occupaient bien de moi, et étaient toutes gentilles, elles me laissaient même me promener au bord de la jetée quand il n'y avait pas trop de monde. Et un matin, Carmina me proposa ce qu'elle n'aurait jamais dû me proposer :

Tu sais, si tu veux tu peux travailler pour nous, on est un peu une famille, et... nous ne te traiterons pas comme Ponicelli, soit en sûre. On sentait que ce n'était pas évident pour elle de faire une telle proposition, cela se résumait bien sûr ainsi : c'est bien beau de rester loger ici, mais faudrait peut-être payer le loyer !
Eh... bien oui je veux bien, mais je ne sais pas si je serai à la hauteur, Copélyus ne me donnait pas beaucoup à faire... Enfin j'espère pouvoir être utile ! C'est si gentil à vous de m'avoir accueilli ici, je vous en remercie profondément... J'avais presque la larme à l'œil.

Bon ! Eh bien l'affaire est entendue, tu commenceras par un de mes clients, tu verras c'est une crème il est très doux, tu n'auras rien à craindre de lui. Soulagée d'avoir fait ce qu'elle avait à faire, le large sourire de Carmina s'afficha une fois de plus, comme au premier jour.

On me dirigea dans une chambre. Cette dernière ressemblait beaucoup au hall d'entrée, les murs étaient molletonnés et le sol recouvert d'un duvet roussoyant ; à bien y réfléchir, cette chambre penchait plus dans les tons orangés et ocre que le rouge pétillant du hall. Je me plus à observer chaque pièce de tissu, tapis, et ornements de la pièce, ce dû être un travail d'orfèvre que de confectionner tout cela me dis-je. Un grincement, pas le mien, mais celui de la porte, se fît entendre. Un pas écrasant la moquette. Un glissement de veston. Il était là, ce client. Je n'avais pas vu beaucoup d'hommes dans ma vie, mais celui-là était plus que charmant, il ressemblait un peu à Frantz.


Je n'avais pas la moindre idée du travail que j'étais censé faire, lui couper les ongles des pieds, lui faire un massage, lui brosser les dents... J'étais à moitié allongée sur le lit, et n'osait plus bouger. Sans un mot je le laissai user des services dont il était probablement habitué, alors j’observai attentivement ses gestes : lui non plus sans un mot, déboutonna sa chemise, se délesta de tous ses atours, et vînt me rejoindre nu sur le lit. J'avais de plus en plus l'impression d'être une idiote inutile. Il passa sa main sur ma cuisse froide, il en fut d'ailleurs surpris, mais cela ne calma pas ses ardeurs puisqu'il décida de s'aventurer plus profondément dans mon intimité, sa main remonta jusqu'à ce que...

* * *

J'entrouvris les yeux, j'avais un peu mal au bras, comme si je venais de faire un travail manuel. Je ne me souvenais de rien mis à part du premier contact de sa main sur ma jambe. J'agitai doucement mes épaules, cela provoqua un bruit de succion inhabituel. Je tournai la tête à droite et à gauche, même sensation, je sentais mes cheveux englués dans une substance étrange et collante. En observant attentivement le plafond orange, je pus apercevoir une myriade de gouttelettes rouge vif disposées en arc de cercle par plusieurs endroits. Je ne les avais pas remarqués en entrant, c'est une jolie décoration me dis-je innocemment. Un peu engourdie, et frappée par un fulgurant mal de crâne, je me redressais doucement en me tenant la tête. Ma main était pleine de peinture rouge, et en regardant autour de moi, il y en avait plein le lit, probablement un pot de peinture renversé me confortais-je. C'était en effet bien la substance qui me collait aux cheveux et aux épaules. C'est alors que je remarquai le client de tout à l'heure en train de dormir près de moi, allongé. La peinture semblait venir de son corps.

Ils sont vraiment tous pareils ces marins, pas un pour racheter l'autre, de vrais souillons...

Consciencieuse, je tâchai néanmoins de le réveiller. Pas de réponses, même en secouant vivement ses épaules, agrémenté d'une petite gifle, le bougre ne se réveilla pas. Il ne se réveilla jamais. Tout simplement parce qu'il était mort, il avait passé l'arme à gauche, son destin était scellé sur ce lit. Je l'avais tué, mais ça, je ne le savais pas encore.


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MessageSujet: Re: Delibes, la fleur aux yeux d'émail   24.07.13 0:37

CHAPITRE III : L'Andéavour


J'avais déjà ressenti de la colère lorsque Copélyus fut assassiné, j'avais déjà ri en lisant les « Mille et une cuites de cette chère Razade », j'avais déjà été émue en rencontrant Frantz, mais c'était bien la première fois que je ressentais de la tristesse, je crois... Abandonner Carmina et les autres filles comme je l'ai fait, les regrets ne vont pas tarder à m'envahir, m'obstinais-je. Mais je n'avais pas encore le temps pour cela. Après avoir fui la scène macabre dont j'étais probablement l'auteur, je m'étais rapidement lavé les cheveux dans la petite pièce de l'arrière-boutique : c'est l'endroit qui a marqué mon entrée à la Ruche, c'est celui qui marqua mon départ, la boucle était bouclée. J'avais bien pris soin de passer par la porte de derrière, j'eus de la chance, car personne n'avait croisé mon chemin. Je... je ne savais plus ce dont j'étais capable, je ne savais plus qui j'étais.

Une fois de plus, je m'étais donc abandonnée aux sombres ruelles de Madrestam, je m'étais jetée dans la fosse aux lions. Mais plutôt que de rentrer dans la vieille ville, je préférai m'aventurer du côté du port, les navires avaient toujours su éveiller en moi ce sentiment de liberté lorsque je voyais leurs hauts mâts subir le roulis lent et régulier de la marée depuis la fenêtre de ma chambre, chez Copélyus. Peut-être qu'en étant persuasive et maligne je saurai me dégoter un aller simple vers une nouvelle vie. Je ne pouvais plus rester à Madrestam, c'était devenu trop risqué de toute manière, retomber sur les filles ou bien ces trois marins... il fallait que je prenne la poudre d'escampette.

Me faisant discrète, j'arpentais la jetée à la recherche d'une occasion. Cette occasion me tomba dessus sous la forme douloureuse d'une poutrelle en pleine tête, à partir de ce moment-là mon sort n'était plus entre mes mains.


* * *

Encore ce fichu mal de crâne, mais plus intense encore que la dernière fois. Je n'y voyais rien, je commençais alors à me demander si je n'étais pas passée de vie à trépas. Une odeur insupportable me tira de mes conjectures morbides, un curieux cocktail qui reprenait les pires odeurs que je n'avais jamais senties embaumait l'endroit où je me situais. Je me trouvais sur une surface plutôt molle, voire rembourrée, c'était assez confortable au fond, nonobstant le fait que des parois invisibles contraignaient mes jambes et ma tête à se replier vers mon abdomen, en position fœtale.

Je ne savais pas comment j'avais bien pu arriver là, mais il fallait que j'en sorte. Me mettant sur le dos et ramenant mes jambes repliées contre la paroi du dessus, je commençai à pousser. Cela eut d'abord pour effet de m'enfoncer dans la surface du fond de ma cage, puis en forçant davantage, je sentis des liens se rompre au-dessus de moi. Après quelques instants, et quelques à-coups, le couvercle qui me retenait prisonnière céda. En sortant, je fis quelques étirements machinaux, j'avais dû rester quelques heures dans la même position, et mes articulations se rebellaient. Quelques rares rayons de soleil pénétraient la pièce par les interstices d'une trappe.

Nausée soudaine, je ne me sentais pas bien, ma vision se troublait et j'avais l'impression que les murs gondolés de la pièce oscillaient lentement de droite à gauche. À bien y regarder, la pièce était remplie de caisses similaires à celle dont je venais de m'extirper. Il y avait toujours cette odeur putride qui recouvrait les lieux.

Des voix percèrent le silence, des pas au-dessus de moi, frappant le plancher en toute hâte. Ils devaient être au moins une dizaine. Je m'approchai de la trappe, voulant en savoir plus. Je l'entrouvris, laissant la lumière du jour m'aveugler ; après un court temps d'adaptation, je pus apercevoir des gens en uniforme courir de droite à gauche, fusil en main, un personnage beuglait des ordres, À bâbord ! À tribord ! Canons, prêts à tirer ! À bâbord ! En position n°5 ! Première ligne feu ! Première ligne chargez ! Deuxième ligne feu ! Il resta quelques instants sans rien dire puis :

C'est bien bande de ramassis de limaces imberbes ! Vous m'ferez 20 tours de pont ! Je vous donne 3 minutes pour souffler, j'aurai pas envie qu'une de mes crevettes clamse à un [BIP] d'entraînement ! Ça ferait carrément tache sur mon rapport ! D'une voix encore plus énergique, Eh toi grosse baleine ! C'est mon [BIP] de bordel de Dieu de compliment qui te fait rire ?!
Chef non chef !
Tu serais pas juste en train de me prendre pour un [BIP] de Brâkmarien de communiste de menteur de mes deux !
Chef non chef ! Il continue à sourire
Grosse baleine !
Chef oui chef !
Tu mesures combien mon petit baleine !
Chef un kamamètre soixante quinze chef !
Jamais vu un tas de merde aussi haut ! Ravale-moi ce sourire ou je t'éclate les dents sur le pont jusqu'à ce que t’arrives même plus à venir chialer dans les jupons de ta mère ! Ah [BIP] tu me dégoûtes grosse baleine !
Chef !
Mais c'est que t'es drôlement simplet pour un nigaud ! Il lui assène un coup de genou dans l'entrejambe. Tu me feras 20 tours de plus grosse baleine ! Tu vas courir à en cracher tes boyaux, moi je te le dis !
Chef oui chef !

Le personnage qui donnait les ordres, et qui semblait être leur supérieur portait un chapeau étrange qui ressemblait à un demi-melon posé sur un plateau. Intimidée et apeurée, j'avais refermé la trappe depuis quelque temps déjà, je décidai de rester là le temps que la situation se calme, il fallait que je réfléchisse...


* * *

Dans la nuit, j'avais encore entendu des beuglements et des remontrances, cet homme me faisait vraiment peur. Ayant mal dormi, mes paupières montraient des signes de fatigue et me picotaient à chaque fois que je les ouvrais, comme si elles n'eussent plus voulu travailler à mon service. Mais une voix toute proche vint briser le silence de la pièce où je me trouvais.

Chef il y a un clandestin dans la soute chef !

C'était le soldat qui se faisait appeler « grosse baleine » par leur chef. Il avait en effet un peu d'embonpoint, et l'expression de son visage était des plus hagarde, comme s'il ne savait pas trop pourquoi il était là, ni les enjeux qui se jouaient autour de sa vie, un peu comme moi... Toujours utile que ce bougre m'attrapa d'une poigne sèche par l'épaule et me tira vers la trappe, on me hissa sur le pont d'où je pus constater que nous étions en pleine mer.

Tu pêches drôlement bien pour une grosse baleine dit ! Regarde ce que tu nous as ramené, une petite gouine du continent ! T'as de sacrés dons, tes parents étaient pêcheurs grosse baleine ? Non, ne réponds pas, je suis sûr que c'était tous deux de sacrés pecnots pour pondre un dégénéré comme toi ! Aller déguerpis sac à bouffe !
Chef oui chef !
Oh bordel de Dieu, mais qu'est-ce que tu fous là toi hein ! Il me regardait d'un regard noir et profond emplis d'une haine apparente que me faisait tressaillir. Au même moment, je sentais une force monter en moi, une force qui me rappela des bribes de ce qu'il s'était passé à la Ruche... Une épée invisible qui d'un côté me donnait plus d'assurance, mais qui m'effrayait sur ma vraie nature... Je parus sotte et attendis quelque temps avant de répondre :
Je... je ne sais pas Monsieur.
Oh mais c'est que la demoiselle a des amnésies chroniques, tu viens chez moi prendre le thé quand tu veux ! Non mais oh ! C'est quoi ce bordel, tu viens sur mon bateau, tu loges dans ma soute et tu me dis que tu sais pas ce que tu fous ici ?!
J'étais à Madrestam et puis... je ne me souviens plus de rien, j’étais enfermée dans une caisse et...
Mais c'est que madame est romancière ! Tu veux pas que je donne une plume de fion de tofu royal pour que t'écrives ton autobiographie ?!

Pendant que cet odieux personnage débitait ses insultes et ses directives, j'observai la petite foule qui s'était formée autour de moi. La plupart portaient le même uniforme, mais il y avait également des civils et notamment :

Frantz ! C'est Delibes... je...

Un homme se distingua dans l’attroupement, il marchait d'un pas non assuré et avec une certaine crainte. Il avait néanmoins toujours cet éclat caractéristique dans le regard, celui du preux chevalier et de l’honorable gentilhomme qu'il était. Il me regarda subrepticement, puis se dirigea vers le beuglant.

Capitaine Arthur Mane !
Ah mais voilà le sudiste compositeur de mes deux ! Dans le Sud il n'y a que des porcos et des pédales ! Vu que vous n'avez pas trop le pedigree du dragon cochon, vous seriez de l'autre bord !
Cessez donc ces provocations Capitaine, je ne suis pas un de vos soldats, je vous rappelle que je suis demandé à Bonta, et que vous devez assurer ma sécurité à bord !
Eh bien c'est plutôt moi qui devrais assurer la sécurité de mes soldats si vous êtes un [BIP] de suceur de nœuds ! Je suis sûr qu'entre deux symphonies vous aimez bien pomper la double croche d'un empaffé de matelot !

Soit, je connais cette femme, et je me porte garant de sa présence à bord.
Mais c'est qu'il est gentilhomme l'enfileur de trognon ! Il se dirige au plus près de Frantz, d'un pas lourd et puissant. On ne vous a jamais dit qu'une femme à bord ça portait malheur ?

Un souffle d’approbation se fit sentir dans l'assemblée, beaucoup étaient du même avis que cet impitoyable Arthur Mane, probablement forgés dans ses superstitions d'un autre âge.

Je vous l'ai dit, je m'en porte garant, et si elle cause le moindre souci j'en répondrai sur mon honn... Il fut interrompu.

Navire en approche à 13 heures ! Cria la vigie en haut du plus grand mât.

Le Capitaine tourna brusquement la tête en direction de ce dernier, puis vers la position indiquée du navire. Un trois mâts, probablement de même gabarie, se dirigeait droit sur notre bâtiment.

Quel pavillon ! Aboya-t-il
Bontarien mon capitaine !

Semblant se désintéresser subitement de mon cas, Arthur Mane s'en alla dans ses quartiers pour aviser de la situation. Je servis une étreinte chaleureuse à Frantz, il le méritait bien, même s'il semblait un peu gêné de la situation. Le Capitaine ressorti de son poste de commencement accompagné de quelques officiers.

Sortez les canons, virez à bâbord, préparez vos attirails, et accrochez vos boyaux ! Nous regardant, il ajouta : Et rentrez les poules au poulailler, il se peut que l'Andéavour soit quelque peu malmené !

Il dégaina son sabre et ria d'une façon plutôt inquiétante. Frantz me tînt par la main et m'accompagna dans ses appartements, j'étais en sécurité... pour l'instant. Car le bateau qui s'approchait allait me réserver toutes les surprises qu'il se doit, un bateau pirate... mais ça, je ne le savais pas encore.


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MessageSujet: Re: Delibes, la fleur aux yeux d'émail   24.07.13 0:52

CHAPITRE IV : La Perle de Jais


Les intuitions d'Arthur Mane s'étaient révélées exactes, le navire soit disant Bontarien n'était en fait qu'une supercherie de forban. Ces derniers avaient lancé l'abordage sitôt qu'ils étaient à portée de l'Andéavour. Le bruit assourdissant des tirs de canons se mêlait avec les hurlements barbares des pirates chargeant les soldats Bontariens, le tout agrémenté de métalliques tintements de sabres, de baïonnette et de coutelas, s'entrechoquant, se plantant dans le bois ou dans la chaire. Le Capitaine de l'Andéavour n'était pas en reste puisqu'il agitait frénétiquement son sabre devant les intrus, il comptait déjà plusieurs macchabées à son actif depuis le début de l'escarmouche.


Frantz m'avait entraîné dans sa loge avant que le conflit n'éclate, mais la petite fenêtre de verre au-dessus de la porte nous permettait d’entrevoir le carnage. Sans le vouloir, je me tenais fermement dans les bras de Frantz, et il me le rendait tout autant. Il n'avait pas l'âme d'un combattant aguerri, mais je savais qu'il me protégerait.


Au fur et à mesure que les secondes s'égrenaient sur la petite horloge de la pièce, le pont se teintait d'un rouge fade et ignoble. Ce spectacle macabre me rappela douloureusement ce qu'il s'était passé à la Ruche ce jour-là, comment cet homme s'était retrouvé mort à côté de moi, cet homme que j'avais probablement assassiné... Sans m'en rendre compte, des larmes coulaient le long de mes joues rosées, et je me mis à pleurer, je crois bien que c'était la première fois que cela m'arrivait, les événements qui ont suivi mon escapade depuis la maison de Copélyus se sont passés si vite... Je n'avais pas eu le temps de vraiment faire le point sur ma situation, sur ma route, moi-même.


Frantz me lança dans le fond la pièce, je rebondis sur un lit sans réellement comprendre ce qu'il m'arrivait. C'est alors qu'un homme avec une barbe d'au moins un mois, dont on ne pouvait distinguer la couleur tellement la crasse semblait incrustée au plus profond ce bougre, ouvra la porte dans un fracas annonciateur.


Alors les tourtereaux, on batifole, on fornique en douce pendant que les copains se font ratiboiser le scalp ? Il tenait une dague dans sa main droite, et s'était déjà mis sur ses appuis, il était prêt à combattre. Allez mon coco, vient par là que je t'asticote les boyaux, ça fera un joli collier pour la donzelle !
Arrière faquin ! Frantz tenait une moitié de manche à balai qu'il avait alors brisé en deux, pour s'en servir de pieux, il adoptait la même position que son adversaire.
Mais c'est qu'on veut jouer les héros ! T'crois m'faire peur avec ton jouet hein ?! Il le chargea sans hésitation, dague en tête.

Voyant son funeste destin foncer sur lui, Frantz, qui n'était pas un habitué des combats, se vit déconfit, et abandonna presque son arme de fortune. C'est alors que la chance lui sourit sous la forme d'un coup de pelle en pleine tronche ; pas la sienne, mais celle du pirate.

Ôtes tes sales paluches de là mon gros, grommela un homme un peu moins sale que les autres pirates. Qui veut aller loin ménage ses otages, c'est ce que le capt'aine dit toujours. Pourceau. Il cracha par terre, observa nos deux mines d'agneau, eut un instant d'hésitation puis ajouta : par ici les tourtereaux, il se peut que vous gagniez votre place sur la Perle de Jais, le cas contraire, un requin marteau faucille se fera plaisir à festoyer de votre moelle ! Il ria grassement tout en nous prenant par la peau du cou.


On nous attacha au mât avec d'autres civils, Frantz semblait étrangement serein, peut-être était-ce pour me rassurer. Quant à moi, j'avais toujours ce sentiment qu'un autre être habitait mon corps et était prêt à prendre le dessus, un peu comme si quelqu'un de frais et dispos était prêt à faire le tour d'Amakna en courant, mais que des liens invisibles l'en empêchaient, moi... Je dois résister, me dis-je, je ne pouvais plus me permettre de m'abandonner à cette force sibylline comme à la Ruche, je ne voulais plus avoir cela sur la conscience. J'arrivai donc à contenir cela tant bien que mal, pour le moment...



Les soldats en uniforme de notre bateau avaient capitulé, et ils étaient cinq à se tenir debout, les mains liées, près du bord. Arthur Mane se battait toujours, avec ardeur et véhémence, ses coups d'estoc portaient en eux les derniers espoirs d'un homme qui ne se rendrait pas.

Remuez-vous bande de fiottes ! Arthur para un coup puis poursuivit, on vous a greffé des noix de pécan à la place des burnes ou quoi ?! Un soldat Bontarien ne faillit jamais face à l'adversité !

Les soldats n'osaient pas le regarder, préférant sangloter et se voiler la face, plus même que les civils attachés au mât. Un petit gros, ce devait être « grosse baleine » pleurait à en remplir la rivière Kawaï.

Grosse baleine ! Mais qu'est-ce que tu fous bordel de Dieu, porte tes couilles de cétacé et saigne-moi ces entubés du sabre ! Il se prit un coup de revers de lame dans le dos. Laissant échapper une courte râle de douleur, il se remit vite en position, titubant et vociférant des insultes sur ses adversaires. Ces derniers s'étaient disposés en cercle autour du Capitaine de l'Andéavour. En se tournant sur lui-même, Arthur Mane faisait tinter les épées brandies en sa direction, il n'avait plus d'échappatoire. Un bonhomme imposant se distingua de la foule, il portait un bicorne étrangement immaculé.
Arthur Mane... Arthur Mane... Vous savez, on parle beaucoup de vos exploits dans la cité blanche. Trois bataillons de fiers gaillards formés en moins de deux mois, vous êtes excellent, oui excellent... Plus de dix victoires navales à votre actif, vous possédez votre propre navire... Mais Arth Mane... que faites-vous dans cette galère ! Mouhahahahaha. Le rire ignoble de ce personnage provoqua une réaction immédiate de ses congénères, comme s'ils avaient été formés pour cela.
Barbe Anthracite... j'aurais dû savoir que la lâcheté de ce coup de pichon ne pouvait venir que de ta calebasse desséchée... Il planta son épée dans le bois du pont pour rester en équilibre.
Ah ! Il n'empêche que cette tactique aura eu raison de ta prétention Arthur. Tu as perdu c'est indéniable... Mais je suis fair-play, je t'autorise à regagner terre en un seul morceau si tu te soumets à mon équipage. Un large sourire se dessina sur sa bouche, laissant apparaître de nombreuses dents en or.
Mais pour qui me prends-tu bordel de foutre ! Je suis Arthur Mane ! Plutôt mourir debout que de vivre à genoux pour te cirer le poireau ! Ahhhh !

Arthur Mane chargea épée en avant Barbe Anthracite, ce dernier dévia le coup d'une épée, et profita de l'inertie du Capitaine pour le laisser s’empaler sur une seconde lame qu'il tenait dans la main gauche. D'un coup de pied gracile, il l'en dégagea. Arthur Mane avait été touché près du cœur, et son empalure saignait abondamment, il apposa sa main sur la blessure, et fît un dernier salut militaire. Par décence, il s'en alla ensuite par-dessus bord laisser son corps disparaître proprement. Grosse baleine et les autres soldats pleuraient de plus belle.

Par ma foi, ces pleutres me filent la migraine, qu'on les égorge, qu'on les défenestre ! Il partit en direction de l'autre côté du navire, ignorant cette mise à mort.

Le type qui nous avait « sauvés », sûrement le second de Barbe Anthracite, se déplaça vivement en direction des cinq gus alignés. Il sortit une dague et les égorgea un par un, arrivant devant le dernier, grosse baleine, il fut interrompu.

Pitié non ! Je... je ferai tout ce que vous voulez, mais laissez-moi, ne me tuez pas... s'il vous plaît... Il s'était mis à genoux, et tenait les haillons du second dans ses mains, toujours en sanglotant.
Bas les pattes gras du bide ! Il le repoussa d'un coup de pied virulent. Tu vas y passer, comme tout le monde ! Il s'approcha alors au-dessus de lui, et s'apprêta à lui trancher la gorge.
Attends ! Barbe Anthracite s'était retourné et se dirigeait vers grosse baleine. Attends, ce type a quelque chose... oui, il a un sacré culot ! Il se dirigea encore plus promptement vers grosse baleine, comme s'il allait l’étriper. Alors mon gaillard ! Il le souleva par les épaules et le remit sur pied. Comme ça tu serais prêt à faire n'importe quoi pour ta misérable vie ?! Il lui flanqua une droite en pleine poire.
Oui... Du sang s'échappait maintenant de son nez, et son visage commençait à enfler. Tout ce que vous v'lez... Monsieur Barbe Anthracite... Il avait bien du mal à parler.
Bon Dieu ! Et tu serais prêt à rejoindre mon équipage gras du bide ?! Est-ce que tu serais prêt à trahir ta cause pour la mienne ! Il lui flanqua une autre droite, mais à gauche cette fois.
Je... Oui Monsieur !
Ahah je t'aime bien toi gras du bide ! Il lui flanque une autre droite, mais du genou, et dans l'entrejambe. Quel est ton nom ?
Lau... Laurence Monsieur... Laurence... Il se tenait fermement les parties de ses deux mains, et l'ensemble des pirates émit un son compatissant.
Parfait Laurence ! Tu commences sur-le-champ mon gaillard ! Monsieur Sppig, apprenez à notre nouveau compagnon les joies de la bonne fortune des pirates de la Perle de Jais ! Mouhahahaha ! Son rire narcissique répandit une vague d'effroi sur nous autres, les quelques civils restants et attachés sur le mât. Frantz s'approcha un peu plus de moi et me susurra :
Ne vous en faites pas Delibes, tout se passera bien, si vous montrez que vous avez de la valeur, ils ne vous tueront pas. Il semblait néanmoins préoccupé par autre chose.

Barbe Anthracite vint planter son épée près de moi, dans le bois encore humide du sang versé précédemment. Celle-ci oscillait frénétiquement dans un petit tintement métallique, de moins en moins fort. Barbe Anthracite nous parcourra du regard quelques instants, puis, lorsque seul le bruit des vagues contre la coque perturbait le silence marin, il déclara :

Vous savez... de nos jours c'est la crise économique, et même d'honnêtes pirates comme nous en subissons les bien lourdes conséquences... Les bourses des commerçants sont de moins en moins dodues, les marchandises de moins en moins bonne qualité... c'est triste. On eut l'impression qu'il attendait un consentement de notre part, certains hochèrent alors la tête. Mais il y a bien deux choses qui ne perdent pas de valeur, les rançons et les catins ! Mouhahahaha ! Comprenez que si vous avez un peu de sang bleu, il serait temps de s'en rappeler ! Il me regarda précisément et ajouta : et ma foi ceux qui pourront remplir les deux statuts de rançon et de catin seront vernis !

Nous n'étions qu'une dizaine, mais cela prit du temps de rassembler les pièces justificatives parfois manquantes attestant d'une certaine noblesse, et donc pour les pirates, une garantie de recevoir une belle contrepartie pécuniaire. Les nobles paient toujours, probablement par fierté. Frantz appartenait à une vieille famille d'Amakna, les Liszt. Cela ennuyait un peu Barbe Anthracite qui se rendait à Bonta, vu que le châtelet de la maison de famille était près du village, mais il est aisé d'obtenir un peu de compréhension lorsqu'une partie tiens un couteau sous la gorge de l'autre. Frantz avait donc un billet allez simple pour Bonta, et avec du tact, en un seul morceau. Ceux qui n'appartenaient pas à une famille assez riche, ou n'avait pas de quoi le prouver, finissaient dans la mer d'Asse, jusqu'au cou.

Voilà le tour de la demoiselle. Alors, on a un nom ?
Delibes.
Delibes ? Vous seriez de la famille de ce vieux Rudolf Delibes ? Le tailleur ? Il regarda ma robe, et il était apparent que c'était une Delibes.
Rudolf ? Il n'y a personne de ce nom-là dans notre famille. Je remerciai le destin de m'avoir mise dans cette caisse de robes, un petit livre, probablement destiné au revendeur de vêtement, expliquait avec attention la généalogie de la famille Delibes, et l'histoire de l'atelier. C'était en fait bien plus qu'un atelier, c'était un savoir-faire, une marque ; et plusieurs boutiques étaient ouvertes dans les grandes villes.
Je vois, il se peut que vous soyez bien une Delibes. Le cas échéant, nul doute que les caisses familiales doivent être remplies, voilà qui est fort prometteur pour votre vie ! À bord, avec les autres ! Dans les cachots ! Le second, Monsieur Sppig, fit néanmoins une remarque :
Capitaine... on a eu pas mal de pertes, et les hommes sont un peu démoralisés si vous voyez ce que je veux dire...
Spigg ! De quoi a besoin d'un otage ?
De la vie, pour sûr !
Oui ! Peu importe ce qui lui arrive, tout ce qui compte, c'est que notre demoiselle soit en vie lorsque nous la rançonnerons ! Faites en vibrer les planches s'il vous en faut autant, mais ne l'esquintez pas trop ! Mouhahahaha ! Comme d'habitude, je ne compris pas grand-chose à ces sous-entendus, et préférai faire une moue aux airs revanchards en direction de Barbe Anthracite. Ce dernier l'esquiva purement et simplement, la vigie de la Perle de Jais cria depuis son poste d'observation :
Navire en vue à environ dix miles ! Pavillon Bontarien !
Détachez les cordages, levez l'ancre, et envoyez-moi cet Andéavour par le fond ! Par ici gente dame... Il opéra une courbette exagérée, et me tint la main pour me faire franchir la planche entre les deux navires. Nous étions les derniers à bord de l'Andéavour, une fois sur la Perle de Jais il donna un coup de pied dans ce pont improvisé, et beugla : sortez les voiles noires, nous rentrons au bercail !

Après que le second, Monsieur Sppig ait donné les ordres, la Perle de Jais se détacha de l'Andéavour, puis lui asséna une canonnade foudroyante. L'Andéavour sombra lentement dans les eaux sombres, rejoignant son Capitaine. La nuit tombait, et l'on pouvait voir au loin le navire bontarien se transformer en tâche orange sur l'horizon, mais la Perle de Jais était plus rapide, et la tâche devint de moins en moins perceptible. Du moins c'est ce que j'observais d'entre les planches de la coque, dans mon cachot.


* * *


Le voyage dura plusieurs jours, peut-être une semaine. Étrangement, les pirates ne vinrent pas nous voir, sauf pour nous apporter de quoi survivre. Il avaient même l'air apeurés lorsqu'ils passaient près de ma cellule. Ce temps mort me permis de faire plus ample connaissance avec Frantz, il me parla de sa famille, de sa musique, d'une œuvre qui l’obsédait, et qui faisait même la raison de sa visite à Bonta : La Campanella. En effet, il n'en pouvait plus du châtelet familial et du village d'Amakna, il lui fallait changer d'air, afin de trouver une inspiration plus profonde. Un soir il me déclara même :

Vous savez Delibes... depuis que je vous ai rencontré à Madrestam, rien n'est plus pareil pour moi. Votre expression mièvre et innocente m'inspira plus de douze portées le jour où je vous ai accompagné à la maison close. Peu m'importe que vous soyez de cette profession, je vous ai égoïstement fait ma muse... Rougissant légèrement, il ajouta : que ferez-vous une fois libérée ?
Frantz je... je m'approchai plus près pour pourvoir le lui chuchoter : je ne fais pas partie de la famille Delibes, j'ai menti...
Que, quoi ! Il se corrigea et baissa d'un ton, mais... ils ne vous laisseront jamais partir s'ils apprennent que vous n'êtes plus une garantie ! Ils vous tueront ! Ou pire, il vous vendront à la première maison close de Bonta... Oh mon Dieu...
Frantz. Êtes-vous toujours mon chevalier servant ? Je ne savais pas d'où provenait cet excès de confiance en moi, mais il avait pris le dessus, et je me sentais prête à affronter une armée.
Dans la vie comme dans la mort Del... Delibes.
Dans ce cas, nous nous échapperons, ensemble, et ces faquins n'auront qu'à s'apitoyer sur leur sort lorsqu'ils découvriront la supercherie.
Vous avez un plan ?
Oh que oui... J'avais la sensation très étrange de m'entendre parler, comme si ce n'était pas moi qui prononçais réellement ces paroles.

Nous discutâmes toute la nuit d'une évasion, nous élaborâmes des conjectures, et traçâmes des itinéraires en fonction de nos connaissances. Cela était plutôt ardu sachant que je n'avais vu Bonta que dans les livres, et que Frantz ne s'y rendait que très rarement, nous fîmes au mieux. Mais nous nous rendîmes à l'évidence, sans aide extérieure la tâche serait infaisable. Alors le destin nous sourit sous la forme d'un kamas.

Va abreuver nos noblions gras du bide ! Et que ça saute, faudrait pas qu'ils nous clamsent dans les doigts ! C'était le second, il poussait Laurence, alias grosse baleine, du pied depuis la petite porte qui donnait sur les cellules de soute.
Oui oui j'y vais Monsieur Spigg... j'y vais... Il semblait plutôt craintif et malmené, peut-être encore plus que lorsqu'il était à bord de l'Andéavour.

Il portait un grand seau d'eau, ce dernier balançait de gauche à droite en aspergeant le bois pourri de la pièce. Il tenait une louche, et remplissait les auges que les captifs lui tendaient. C'était la première fois que nous le voyions depuis sa reconversion. Il n'avait pas bonne mine, ses sourcils épais témoignaient d'un froncement continuel, on avait l'impression que jamais sa mine de chien battu ne s'estomperait, il avait gardé la chemise de son uniforme, et portait un semblait de veston en cuir par dessus. S'approchant de Frantz, qui était assis au fond de sa cellule, il baragouina :

Monsieur Liszt... un... un peu d'eau ?

Frantz se leva, vint se placer face à lui, et dans un réflexe insoupçonné, prit la louche qui branlait dans le seau, et la lui abattit sur le crâne de toute ses forces.


Désolé Laurence... À travers la grille, il chercha en vain ce qui aurait pu s'apparenter à des clefs. Sans qu'il ne s'en aperçoive, un petit objet doré avait roulé d'une des poches de Laurence et était venu se loger dans une échancrure du plancher. Il n'a rien... soupira Frantz, désespéré.

Un pirate se précipita dans la salle, en apercevant grosse baleine échoué sur le plancher il dégaina aussitôt son coutelas et se dirigea vers Frantz qui était toujours les mains dans les poches de Laurence. D'un coup rapide et sec, du revers de la lame, le pirate écrasa les doigts de la main gauche de Frantz qui était agrippée à un barreau de la grille. Ce dernier se rétracta immédiatement et se tordit de douleur sur le dos, j'appris plus tard que les os avaient été brisés.

Alors comme ça on essaye de se faire la malle hein ! Un sourire dégoûtant s'afficha sur son visage décomposé et en pleine culture de moisissures.

Je criai le nom de Frantz, pleurant de le voir dans un tel état, et imaginant la douleur supportée. Cette force qui me tournait autour depuis quelques jours déjà revint en force, cette fois-ci je ne pus lutter, mes pensées se troublaient et mes membres s'engourdissaient. Mes paupières étaient lourdes et fatiguées, je commençai à fermer les yeux. J'entendais une voix lointaine se rapprocher, comme un écho incessant : « Delibes Delibes... ma petite Delibes, je veux jouer ! Pourquoi ne me laisses-tu jamais jouer... Je m'ennuie ! Laisse-toi faire, tu verras ça ira mieux... détends-toi ma petite Copélya... »


Sans que je ne sache vraiment pourquoi, cette voix me semblait très familière, comme si je l'avais déjà entendue mainte fois, mais impossible de me rappeler de quoi que ce soit. Ma tête devenait lourde, je me sentais lâcher prise. Alors, mon regard se braqua sur un petit éclat doré trônant non loin de moi, et à partir de ce moment, je ne contrôlais plus mes faits et gestes. Mais une part de moi restait consciente, et j'observai la situation de loin.


Tout se passa assez vite, et de façon assez floue, comme dans un rêve, je flottais dans l'atmosphère de la pièce et me reposa sur cette force qui savait quoi faire. Entre deux euphories, je voyais Frantz me regarder étrangement, de même pour les autres prisonniers, ils étaient tous repliés dans le coin de leur cellule. Il est vrai que la tête dudit pirate roulait maintenant de gauche à droite selon les oscillations de la Perle de Jais, mais cela ne m'affola guère. Je trouvai cela presque amusant. La voix plus tôt faible avait pris le dessus : « Regardes Delibes, regarde ! Voilà ce qui arrive quand on ne sait pas jongler avec les mots ! Tu n'as jamais été joueuse sœurette... aller regarde ! » notre regard était braqué sur la tête roulante.


Deux hommes entrèrent alors dans la salle, armés de dague. Je me rappelle uniquement du hurlement de jouissance de cette voix familière fonçant sur les malheureux.


* * *


Comme lorsque je m'étais réveillé à la Ruche, mon bras me faisait mal. Et sans que je le veuille, ma tête s'entrechoquait à intervalle régulier contre une paroi dure. À bien y écouter, j'étais encore en mer puisque le clapotis des vagues produisait toujours ce son à la fois mélodieux et cristallin. En entrouvrant les yeux, c'est une myriade de petits points lumineux qui illuminaient le plafond, certains plus gros que d'autres, ils étaient tous si irréels... Même si en théorie je ne pouvais pas vraiment avoir froid, je frissonnais.


J'étais sur une barque, et le plafond illuminé n'était autre que la voûte céleste d'une belle soirée d'été dégagée. Et je n'étais pas seule puisque Frantz dormait à l'avant de la barque, et grosse baleine ramait, suant comme un porkass, nous avions réussi à nous échapper, et avec Laurence... mais ça, je ne le savais pas encore.


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Sibelius
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MessageSujet: Re: Delibes, la fleur aux yeux d'émail   12.08.13 17:36

CHAPITRE V : Le Trou

Mes compagnons ne remarquèrent pas mon éveil, et je jugeai bon de ne pas me faire remarquer pour le moment, trop de questions en suspend. Mon bras droit me faisait atrocement souffrir, et je me tortillais doucement, essayant de changer de position pour atténuer son supplice. Grosse baleine, ou Laurence de son vrai nom, ne me prêtait de toute manière guère d'attention, il avait l'air changé et fixait droit l'horizon, embrumé et sombre. À y regarder de plus près, des gerbes de sang illuminaient les vestiges de son uniforme, et il semblait avoir écopé de quelques blessures. J'espérai simplement ne pas en être le macabre auteur, les derniers faits m'avaient encore plus conforté dans mon manque total de contrôle. Sans que je ne m'en aperçoive, j'étais déjà retournée dans les doux songes de la nuit.


* * *


Un raclement sec, celui du bois contre le sable humide, me tira de mon sommeil. Nous avions touché terre, enfin. Je me levai innocemment, regardant autour de moi. De longues épines rocailleuses ornaient les côtes alentour, la mer venant se briser avec fracas contre leurs pourtours, ne leur laissant qu'une mince plage en guise d'atour. Les reflets du soleil matinal venaient enrober la scène d'une lueur verdâtre encore empreinte à une légère brume humide. Frantz et Laurence s'occupaient d’arrimer la barque avec précaution, et ne remarquèrent pas tout de suite que j'étais éveillée. Alors mon regard croisa celui du jeune compositeur, et celui-ci me renvoya une expression plutôt maussade avant de sourire amicalement, comme si je lui rappelais un mauvais souvenir. Laurence se contenta d'un hochement de tête en guise de salutation. Malgré les apparences, nous étions sous le choc et personne n'osa briser le silence marin.


Nous escaladâmes les pics rocheux tant bien que mal, Frantz n'avait pas perdu le sens de la galanterie puisqu'il me fît passer en dernière, et m'aida à grimper de ses mains — presque — sûres, il gardait en effet les affres de ce coup d'épée, et il ne pouvait guère remuer les doigts de sa main gauche. Une fois de l'autre côté de cette barrière, nous pûmes constater une lande désertique à perte de vue, seuls quelques échancrures rocheuses du même tonneau que ladite barrière perçaient l'horizon çà et là. Nous nous regardâmes, presque perplexes, et Frantz déclara :

Je connais le chemin.

Il s'engouffra alors dans cette immensité, nous le suivîmes sans poser de questions, Laurence ne devait pas en savoir plus que moi sur l'endroit où nous nous trouvions. Je regrettai rapidement de ne pas avoir autre chose aux pieds que ces maudites ballerines, la marche était une réelle torture, sous le soleil ardent nous avancions dans la poussière et la terre desséchée. Je me rendis compte que ma robe, autrefois blanc crème, ne ressemblait guère plus à rien : des éclaboussures de sang séché la parcouraient de long en large, elle était bien froissée, et cette poussière avait maintenant incrusté tous les interstices d'icelle.


Laurence suait encore plus que de coutume, et Frantz avait réduit l'allure. Cela faisait approximativement six heures que nous marchions à travers la cambrousse, et toujours rien. Pour réserve d'eau nous n'avions qu'une outre que l'on avait trouvé dans la barque, et celle-ci était déjà vide. Bâton en main, Frantz avait l'air de plus en plus désorienté, et tournait vigoureusement la tête de gauche à droite par moment. Laurence respirait de plus en plus fort, et moi-même commençais à tourner dangereusement de l'œil.

Frantz... je n'en peux plus, soupira Laurence. Tu es sûr de notre direction, ça fait des heures qu'on marche comme ça... et y'a plus d'eau... je veux pas canner ici Frantz...
Ne vous en faites pas, si nous suivons la direction nord-ouest nous devrions forcément tomber sur la cité blanche.

L'incertitude de sa voix se ressentait fortement, et la peur commençait lentement à monter au sein de notre petite cohorte. Mais tout à coup, près d'un pic rocailleux, un bruit sibyllin vint troubler notre calvaire, cela ressemblait à une étrange succion, une sorte d'écoulement d'eau, ou bien une réverbération. Je ne voyais rien. Frantz nous fit signe de ne plus bouger. Il demanda ensuite à Laurence de le rejoindre, ils étaient en train de prendre le rocher en tenaille, marchant à pas feutrés comme si le moindre bruit leur était fatal. Le compositeur s'était armé d'une pierre pointue, et Laurence de son sabre militaire. Ils étaient aux aguets et prêts à sauter sur ce qui allait se montrer.


Un gros tas translucide avec une petite fleur sur la tête sembler exécuter une danse étrange. La chose était coincée dans une crevasse et n'arrivait visiblement pas à s'en extirper. Et sans que je n'eusse le temps d'en savoir plus, le sabre de Laurence avait coupé la chose de long en large, parfaitement et précisément ; le tas translucide se sépara en deux.

Un blop ! S'écria Frantz. Nous ne pouvions espérer mieux.
Un blop ? M'interrogeais-je.
Oui, ce sont des animaux qui vivent dans les environs, poursuivit Laurence. Leur chair n'est pas comestible, mais ils renferment beaucoup d'eau !

La joie était clairement identifiable sur leurs visages, et cela tout à fait légitimement, car ce Blop allait nous redonner plus que de l'eau, de l'espoir. Après avoir découpé le Blop en petits cubes, les deux hommes allumèrent un feu dans la petite crevasse. Ils le firent cuire dans une petite casserole que Laurence avait toujours sur lui, le fumet s'en dégageant était tout ce qu'il y avait de plus infect. Mais au fur et à mesure que le récipient chauffait, les cubes fondaient. On pouvait alors voir que deux phases se formaient, au fond une surface verdâtre solide, et au-dessus la précieuse eau convoitée. J'observais la scène avec attention, et ils répétèrent le processus une dizaine de fois, le temps de faire fondre l'intégralité dudit Blop. J'étais stupéfaite devant cette préparation, je n'aurai jamais imaginé que quelqu'un comme Frantz en savait autant sur la débrouillardise.

Hum... quel délice, l'eau a même un arrière-goût de menthe, c'était un blop reinette ! Avoua Laurence, se léchant les babines.

Le soleil scintillait toujours abondamment dehors, mais le trou rocheux où nous étions logés était frais. Je n'avais aucune envie d'en sortir...

Nous ne sortirons pas dehors, ce serait du suicide, estimons-nous heureux d'avoir trouvé un tel endroit, nous pourrons nous y reposer et bivouaquer pour la nuit, et nous repartirons demain, déclara Frantz avec un certain soulagement.

Laurence et moi hochâmes la tête à l'unisson. J'étais assise face au feu, et Frantz se trouvait de l'autre côté, en face de moi. Après quelques minutes de silence, je décidai de briser la glace, cette calotte que tout le monde ruminait depuis notre accostage.

Je... Sur la Perle de Jais, je ne me souviens de rien... Que s'est-il passé ? Je paraissais tellement coupable en affirmant cela que je regrettai presque au même instant d'avoir lancé le sujet.

Ils me regardèrent, avec sérieux, et laissèrent les crépitements des flammes faire grimper la tension. Frantz pris une poignée de sable et la jeta sur le petit feu pour l'éteindre.

Delibes... ce serait plutôt à moi de vous poser la question vous étiez si... différente, votre regard était empli de haine et de sauvagerie, vous avez tué plus de dix hommes... Il avait abandonné le sérieux pour une mine désemparée.

Même le visage de grosse baleine était déconfit comme un fromage qu'on aurait oublié dans un placard depuis trop longtemps. Sans m'en rendre compte, quelques larmes perlaient dans le coin de mes yeux et n'attendaient plus grand-chose pour cavaler sur les plaines lisses de mes joues. Frantz quant à lui éprouvait quelques difficultés à parler, ravalant régulièrement sa salive, comme s'il essayait d'ingurgiter une médecine trop amère. Il poursuivit :

Lorsque ce pirate m'écrasa les doigts, vous vous êtes changée... oui, changée en un autre être, un être malfaisant et méphistophélique. Un Kamas avait roulé de la poche de Laurence je crois, et... vous l'avez ramassé, puis avez prononcé des paroles incompréhensibles, vous jetant contre la grille pour l'ouvrir...

Je soulevai le haut de ma robe observant mon épaule droite, elle semblait effectivement éraflée.

Vous saisissant du sabre de Laurence vous avez décapité le pirate, dans la continuité de votre geste la porte de ma cellule tomba aussi puis... j'ai saisi l'occasion... On sentait que l'émotion le submergeait, mais on sentait aussi qu'il ferait tout pour ne pas en arriver aux sanglots. Après quelques minutes, nous nous retrouvâmes sur le pont de la Perle de Jais, entourés par des dizaines et des dizaines de pirates, dont l'imposant Barbe Anthracite. Vous étiez intenable, incontrôlable... Ce dernier vous asséna un coup contondant dans l'arrière du crâne, et vous vous effondrâtes sur le sol. À ma grande surprise Barbe Anthracite semblait vraiment troublé, et il décida de nous donner une barque, sans chercher à réfléchir, je vous y installai, puis le Capitaine somma également à Laurence de nous rejoindre, prétextant qu'il était plus que lié à cette affaire. Il s'arrêta brièvement pour reprendre son souffle. J'ai entendu dire que Barbe Anthracite était quelqu'un de très superstitieux... il pensait peut-être que nous tuer n'aurait fait qu'attirer le mauvais sort sur lui, qu'en savons-nous... Toujours utile que nous...

Voilà bien le prix de mon insouciance, et également de celle de mes compères, le trou dans lequel nous nous trouvions était tapissé de planches de bois pourri. Et en voulant m'adosser à la roche derrière moi, je fus très surprise de ne rencontrer aucune résistance. Et pour cause, le bois humide se fendit en deux sans broncher, me laissant seule à mon inertie imprévue, et dévalant une pente insoupçonnée.


Je venais en réalité de signer à la fois notre perte et notre salut, la mine dans laquelle j'allais déboucher nous réservera de bien étranges aventures, mais ça, je ne le savais pas encore.


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Delibes, la fleur aux yeux d'émail

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